Climat, maladies et terroirs : le nouvel équilibre des vignes italiennes

28/08/2025

Quand la météo fait des siennes : un climat en pleine mutation

L’Italie, grande botte viticole, s’étire sur plus de 1200 kilomètres, du froid montagnard du Trentin jusqu’au soleil éclatant des Pouilles. Ce kaléidoscope de climats, c’est la richesse du pays… mais aussi, désormais, sa fragilité. Depuis les années 1980, la température moyenne en Italie a grimpé de 1,4°C selon le CNR-ISAC (Consiglio Nazionale delle Ricerche - Istituto di Scienze dell’Atmosfera e del Clima). Ajoutez à cela des épisodes de sécheresse extrême, d’averses violentes et de gelées tardives plus fréquentes : la vigne doit sans cesse composer avec ces coups de théâtre.

Entre 1981 et 2020, on a observé en moyenne une diminution de 20% des précipitations estivales dans des régions-clés comme la Toscane et la Vénétie (source : CREA – Consiglio per la ricerca in agricoltura). La vigne, sensible comme un violon, répond à ces variations : stress hydrique, feuillage en souffrance, maturation accélérée… et, surtout, porte d’entrée ouverte à de nombreux pathogènes.

Les maladies de la vigne qui gagnent du terrain

Le climat instable ne se contente pas de dérégler l’agenda de la vigne : il fait aussi exploser certaines maladies. En Italie, trois grandes familles de maladies sont désormais sur le devant de la scène :

  • Les maladies fongiques : mildiou, oïdium, black rot, botrytis.
  • Les maladies bactériennes et virales : Flavescence dorée, bois noir, court-noué.
  • Les insectes vecteurs et parasites : cicadelles, drosophiles, scaphoïdeus titanus (vecteur de la flavescence dorée).

Mildiou et Oïdium : l’histoire sans fin

Le mildiou, “peronospora” en italien, et l’oïdium (“mal bianco”), sont les cauchemars récurrents du vigneron. Traditionnellement, le mildiou éclatait lors des épisodes printaniers humides. Mais avec la hausse des températures et l’enchainement rapide de pluie et de chaleur, on observe désormais des pics hors saison. Selon la Fondazione Edmund Mach (Trentin), la fréquence des traitements contre le mildiou a augmenté de 30% depuis 2010 dans le nord de l’Italie.

L’oïdium, lui, raffole des printemps précoces et des étés en dents de scie, avec alternance de chaleur et d’humidité : un “menu climatique” de plus en plus courant dans des terroirs comme la Langhe ou le Chianti.

Botrytis et autres invités indésirables

La pourriture grise, ou botrytis, profitait autrefois des automnes humides. Désormais, ses attaques apparaissent à des moments inattendus, y compris sous l’effet de pluies torrentielles suivies de chaleur intense qui fendillent la peau des baies. Selon le Centro di Ricerca per la Viticoltura di Conegliano, dans le Prosecco par exemple, l’incidence du botrytis en période de vendanges a doublé sur la période 2000-2019.

Nouveaux venus : maladies de bois, flavescence dorée et xylella

Les maladies dites du “bois” (Esca, Eutypiose) ou la flavescence dorée, transmises par des insectes, se diffusent plus vite avec la douceur des hivers. Le problème est aigu dans certaines zones du Piémont, de la Toscane et de la Sicile. Depuis 2016, plus de 10 000 hectares de vignes ont dû être arrachés en raison de la flavescence dorée, principalement dans le Nord et le Centre (données Coldiretti).

La xylella fastidiosa, fameuse bactérie dévastatrice de l’olivier, menace aussi les vignobles du sud des Pouilles depuis 2017. Si sa progression reste pour l’instant contenue chez la vigne, elle illustre bien le cocktail explosif du réchauffement et de la circulation des maladies.

Des chiffres qui parlent : l’impact sur la production

  • En 2022, plus de 160 millions d’euros de pertes directes ont été estimées en Italie, toutes régions confondues, à cause des maladies cryptogamiques (Coldiretti).
  • La fréquence des traitements fongicides a augmenté de 15 à 30% depuis 2010 dans le nord et le centre du pays.
  • La zone de culture de certains cépages emblématiques s’est élevée de 100 à 350 mètres d’altitude en 20 ans pour échapper aux maladies et à la chaleur, notamment en Sicile et en Vénétie (WWF Italie).

Ces bouleversements ne font pas que plomber les bilans : ils forcent surtout les domaines à s’adapter, investir, se former… ou parfois à jeter l’éponge sur certaines parcelles jugées trop exposées.

Paroles de vignerons : sur le front du vignoble

“On n’a jamais vu un printemps pareil : en avril, après un hiver doux, tout a démarré d’un coup, avec des gelées soudaines qui ont blessé les jeunes pousses. Trois semaines plus tard, pluie battante, premières traces de mildiou… puis la canicule qui a stressé les souches.” C’est le récit de Marta, vigneronne dans la vallée de l’Orcia, en Toscane, que relaie Il Sole 24 Ore en mai 2023. Comme beaucoup d’autres, elle doit désormais jongler avec plus d’incertitudes, établir des protocoles « minute par minute » et accepter que le calendrier d’antan n’est plus qu’un souvenir.

Autre témoignage notable : en Vénétie, plusieurs producteurs de Prosecco ont stoppé la culture en plaine pour migrer sur des collines mieux ventilées, moins sujettes à l’humidité stagnante et donc moins sensibles à certaines maladies.

Réponses du terrain : adaptation et nouvelles pratiques

1. Changer de façon de travailler la vigne

  • Rehaussement des rangs, tailles plus courtes pour une meilleure aération.
  • Couverts végétaux pour préserver la fraîcheur et attirer les auxiliaires insectes, limitant ainsi certains parasites.
  • Diminution de l’irrigation pour éviter d’attirer les vecteurs de maladies bactériennes.

2. La révolution des cépages résistants

L’Italie traditionnelle s’ouvre prudemment aux cépages dits “PIWI” (résistants naturellement à certaines maladies), bien connus chez leurs voisins suisses, autrichiens ou allemands. C’est un bouleversement pour les DOC et les habitudes. Pourtant, en 2022, près de 300 hectares de cépages résistants ont été plantés dans le nord-est (source : Assoenologi), et des expérimentations continuent dans les Pouilles et en Sicile.

3. Recherche et innovation

Microbiologie, lutte biologique, drones pour surveiller l’évolution des foyers de maladie, capteurs météo : la technologie vient en renfort des anciens savoir-faire. Depuis 2020, la région du Frioul a testé un système d’alerte connecté pour prévenir les attaques de mildiou, réduisant de 22% les traitements inutiles (rapport Région Friuli Venezia Giulia).

4. Sensibiliser, former, anticiper

  • Les organismes comme CREA et Coldiretti multiplient les programmes de formation sur les maladies émergentes, notamment dans les zones les plus exposées comme le Valpolicella ou le Salento.
  • Certains regroupements de producteurs investissent aussi dans des stations météo partagées, pour affiner les modèles de prédiction.

Et demain ? Vers de nouveaux paysages de la vigne italienne

Les maladies de la vigne ne reculent pas, portées par un climat de plus en plus capricieux. Mais les terroirs italiens savent aussi faire preuve de résilience. Ces défis poussent à inventer d’autres façons de travailler, à redécouvrir certaines pratiques oubliées et à explorer de nouveaux équilibres, entre modernité et tradition. Protéger la vigne, c’est préserver la diversité, la beauté et l’émotion d’un vin italien qui ne cesse de se réinventer autour d’une bonne table.

Pour les épicuriens et les curieux, c’est aussi un rappel : derrière chaque bouteille, il y a tout un monde en mouvement. Et si cette histoire, parfois mouvementée, rendait encore plus précieux le plaisir d’un verre partagé ?

  • SOURCES :
  • Coldiretti : https://www.coldiretti.it/
  • CREA (Consiglio per la ricerca in agricoltura)
  • CNR-ISAC
  • Il Sole 24 Ore
  • WWF Italie
  • Fondazione Edmund Mach
  • Centro di Ricerca per la Viticoltura di Conegliano
  • Rapport Région Friuli Venezia Giulia
  • Assoenologi

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