Réchauffement climatique : quand l’Italie viticole écrit une nouvelle page

07/08/2025

Des vendanges toujours plus précoces : le temps se dérègle

Les anciens le disent : "una volta, la vendemmia arrivava in ottobre". Autrefois, en effet, on vendangeait souvent en octobre, en particulier dans le Piémont ou au cœur du Chianti. Désormais, dans de nombreuses régions, les vendanges démarrent parfois dès la mi-août.

En Italie, la date moyenne des vendanges avance de 1 à 2 jours par décennie depuis les années 1980. Selon l’Institut de Services pour le Marché Agricole Alimentaire (ISMEA), la récolte des raisins commence aujourd'hui généralement 10 à 20 jours plus tôt qu’il y a quarante ans. L'été 2022 a vu des records : en Sicile et dans le sud, certains domaines ont sorti leurs sécateurs dès le 8 août !

  • Vénétie : vendanges avancées de 2 à 3 semaines sur certaines parcelles de Glera (Prosecco).
  • Toscane : le Sangiovese, roi du Chianti, voit sa maturité atteinte mi-septembre au lieu de fin septembre.
  • Émilie-Romagne : les Lambrusco sont parfois récoltés début septembre, inenvisageable il y a 30 ans.

Sous le soleil exactement : des raisins différents, des vins qui changent

Plus de chaleur, cela veut dire plus de soleil sur les raisins. Oui, mais aussi plus d’évaporation, plus de stress hydrique… Les fruits murissent plus vite et accumulent plus de sucres. Qui dit sucres plus élevés, dit potentiels d’alcool qui flirtent parfois avec des limites jamais atteintes. Mais ce n’est pas tout.

  • Les arômes évoluent : les notes fraîches et acidulées laissent parfois la place à des arômes plus mûrs, voire confiturés. Pour un Pinot Grigio normalement croquant, trop de chaleur peut faire perdre la fraîcheur qui plaît tant.
  • L’acidité baisse : l’acidité naturelle chute plus vite, rendant certains vins blancs ou effervescents moins vifs.
  • Des tanins plus doux (pour les rouges) mais parfois des équilibres difficiles à trouver.

Les chercheurs du Consiglio per la Ricerca in Agricoltura (CRA) ont noté, dans le Barolo, des augmentations d’alcool de 0,5 à 1 degré en moyenne depuis 1990, et une diminution de l’acidité malique de près de 30% dans les Sangiovese de Toscane (source : La Repubblica / Les Scienze). Dans la zone du Valpolicella, certaines Amarone dépassent désormais les 16% d’alcool.

Cépages sous pression, traditions bousculées

Certaines variétés, fiertés de leur terroir, deviennent plus difficiles à cultiver dans leurs terres d’origine :

  • Le Nebbiolo : exigeant, il souffre des vagues de chaleur dans le Piémont, avec parfois des maturations inégales.
  • Le Glera du Prosecco : sensible à la sécheresse, il oblige les viticulteurs à adapter l’irrigation.
  • Le Verdicchio : en Marche, on expérimente le déplacement de la culture vers les zones plus élevées.
  • Le Primitivo : dans les Pouilles, il résiste à la chaleur mais l’intensité de l’ensoleillement accélère fortement la concentration en sucre.

On voit ainsi de nouveaux cépages s’inviter dans les assemblages :

  • Cépages autochtones « oubliés » : redécouvrir le Pecorino, le Timorasso, la Nosiola pour leur résistance naturelle à la sécheresse ou à la chaleur.
  • Migrations viticoles : en Toscane, certains domaines replantent plus haut, à 400 mètres, voire plus, pour gagner de la fraîcheur.
  • Essais de variétés internationales : le Syrah ou le Petit Verdot commencent à apparaître en Toscane et dans le Latium.

Des vignerons italiens à l’épreuve : adaptation et résilience

Derrière chaque bouteille, il y a ces femmes et ces hommes qui, entre héritage et innovation, inventent de nouvelles routines :

  1. Refonte du calendrier agricole : surveillance accrue de la météo, vendanges nocturnes pour préserver la fraîcheur, passages plus courts entre la véraison et la cueillette.
  2. Méthodes de culture rénovées : haies, enherbement contrôlé, nouveaux palissages pour ombrager les grappes. Exemple : en Sicile, de nombreuses exploitations réintroduisent l’arbre-bouleau pour offrir de l’ombre à la vigne et réduire la chaleur du sol.
  3. Irrigation : longtemps taboue dans certaines régions (notamment sur les DOCG strictes), elle s’impose par nécessité en particulier dans le sud et sur les sols volcaniques de Campanie.
  4. Sélection parcellaire : choisir les parcelles les plus fraîches, évaluer l’orientation et la pente pour maximiser le potentiel aromatique.
  5. Retour aux cépages ancestraux : voir le cas du domaine Foradori dans le Trentin, redevenu pionnier du Teroldego, ou du Ruché à Castagnole Monferrato…

Vins d’aujourd’hui, climats de demain : quelles saveurs pour les années à venir ?

Cette mutation, on la goûte déjà dans le verre. Le millésime 2017, ultra-sec, a donné des Chianti denses, presque solaires. Les Barolo 2015 rivalisent de puissance, là où le 2014 semblait presque bourguignon, plus frais et floral. En 2021, la canicule en Sicile a donné des Nero d’Avola puissants, à l’opposée des standards attendus il y a vingt ans.

À quoi ressemblera le vin italien demain ? Les scientifiques de l’Université de Florence (source : Università degli Studi di Firenze) prédisent que d’ici 2050, la production dans certaines régions méridionales pourrait baisser de 15 à 20% si la sécheresse devient chronique. Mais cette transformation pousse aussi à innover : multiplication des cuvées issues de parcelles plus élevées, multiplication de blancs longuement élevés sur lies, apparition de vins orange avec macérations plus poussées pour compenser l’acidité en baisse.

  • Le nord monte en puissance : dans le Val d’Aoste, le Nebbiolo commence à concurrencer la région de Barolo pour la finesse de certains crus.
  • Des vins différents, mais passionnants : les styles changent, mais la créativité italienne reste intacte.
  • Des initiatives écoresponsables : la Fédération italienne des Vignerons (Federvini) note une augmentation de 32% des exploitations "bio" et "biodynamiques" entre 2012 et 2022.

Perspectives : entre risques, espoirs et instants à savourer

Du Frioul à la Sicile, le climat plus chaud teste la souplesse d’un pays qui a mille ans de savoir-faire viticole. Le danger ? Que certains cépages ou styles disparaissent, que la biodiversité recule. Mais l’espoir est aussi là : retour de cépages oubliés, nouvelles alliances entre tradition et adaptation.

Savourer un verre de Barolo, goûter un blanc de l’Etna… c’est embrasser le paysage et l’histoire d’un pays toujours en mouvement. Les terroirs italiens changent, les vignerons innovent, et chaque vendange devient l’expression d’une saison, parfois incertaine, toujours passionnante pour la table et le palais.

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